Certaines sensations sont difficiles à mettre sur le papier, sous forme de phrases, tellement elles sont subtiles et délicates. Et j’ai l’impression que je vais devoir faire face à ce problème pour partager mes aventures avec la méditation Vipassana.

Avant de plonger dans le vif du sujet, la méditation Vipassana (enseigné par S N Goenka), c’est en quelques mots :

  • Une technique de méditation qui respecte au maximum l’enseignement du Boudha, il y a 2500 ans de cela.
  • Un enseignement absolument areligieux et qui accepte toute forme de religion (mais pas leurs pratiques au sein des centres de méditation).
  • Une méthode choisie pour son efficacité avant tout.
  • Un financement entièrement basé sur le don : vous donnez selon vos désirs et possibilités.
  • Une communauté de plusieurs dizaines de milliers de pratiquants avec plus de 300 centres à travers le monde.
  • Une pratique qui permet de “voir les choses comme elles sont”, dont le but est de curer tous les maux.

J’ai entendu parler de Vipassana pour la première fois en Australie, dans un festival hippie, allongé dans un bain de boue. J’étais peut-être un peu prémédité après tout 🙂

La personne m’avait convaincu des bienfaits de cette pratique ! Et je me suis inscrit à une retraite au centre de méditation proche de Sydney pour le mois suivant. Je m’étais engagé pour 10 jours. Ha oui, quand même !

Dix jours à méditer me semblaient impensables, moi qui n’avais jamais fait cet exercice auparavant. Mais j’étais intrigué. Je voyais les entrepreneurs comme Tim Ferris tirer tellement de bénéfices de cette pratique, que je devais franchir le pas.

En guise de préparation, j’ai commencé à méditer dans ma tente. La nuit tombée – perdu dans les bois et après une bonne journée de voyage en vélo – je me faisais violence pour méditer une demi-heure.

Je me suis rapidement aperçu de la difficulté de la chose. Tenir 30 minutes assis en tailleur tout en se concentrant sur le passage de la respiration au travers du nez peut paraitre simple. Ça ne l’est pas !

Tellement pas, que j’ai arrêté de pratiquer au bout d’une semaine, et je n’ai pas pû tenir mon engagement avec le centre de Sydney.

Puis, au fil des jours sur mon petit vélo rouge, le regret me rongeait. J’avais commencé à prendre conscience de cette petite voix intérieure qui ne veut jamais se taire et je trouvais dommage de ne pas pousser l’investigation intérieure de plus belle !

Je m’y suis remis, un peu frustré de mon premier échec avec Vipassana, pour creuser ces sensations encore si floues et inaccessibles.

Après une série de reprise et d’abandons, d’essais et d’échecs, j’ai finalement retenté l’expérience jusqu’à me retrouver dans un centre de méditation en Angleterre.
Pour enfoncer le clou, j’ai remis ça un an après ! Et c’est toute cette aventure que j’aimerais vous raconter aujourd’hui, parce que’elle m’a énormément apporté et j’espère qu’elle vous donnera, à vous aussi, l’envie de vous lancer !

C’est parti

C’est seulement quand on m’a remis le planning en main propre, arrivé au centre, que j’ai commencé à prendre conscience de ce qui allait suivre : Plus de 10 heures de méditation par jours sans même dire un mot. Silence complet. Ça commence bien !

Je me rappelle très bien de cette première journée. Le professeur répétait : “Concentrez-vous sur la respiration, ne pensez à rien d’autre. Ne faites pas attention aux pensées qui traversent votre esprit. Sentez l’air qui passe dans vos narines respiration après respiration. Est-il chaud ? Est-il froid ? Est-il saccadé ? Sur quelle zone du nez le sentez-vous circuler ?”.
Mais je ne pouvais pas m’empêcher de penser à autre chose, encore et encore. « Qu’est ce qu’on va manger ? » ; « Ce que je vais faire après ? » ; « Encore 9,9 jours »…C’est comme si mon mental se faisait un malin plaisir à me mener la vie dure. La moindre pensée, même sans importance, m’éloignait des sensations de la respiration.

Le professeur s’exclama alors : “la respiration, seulement la respiration…”.

Zut ! je pensais encore à autre chose… mais ce n’est pas possible d’être autant dispersé ! Inspiration, expiration, inspi… Je dois absolument y dire… J’ai oublié de faire… Bla bla bla…

Après avoir résolu toutes mes histoires imaginaires, je me raccroche enfin à ma respiration, en me lamentant encore un peu plus sur son sort et sur les douleurs qui commencent à apparaitre dans les jambes et dans le dos ! Je ne pensais plus à la respiration, mais à tous les problèmes du monde ET aux douleurs qui me charcutaient minute après minute.

Le fameux “Gounnnng” retentit ! Fin de la méditation. Je regarde ma montre, mauvaise nouvelle, une heure seulement venait de se passer. 5 minutes de pause et ça recommence. NON !

Et le pire, c’est que je ne pouvais même pas en parler avec les potes… chacun son calvaire ! Souffre en silence !

Je voulais vraiment partir à la fin de cette première journée, j’en pouvais plus, persuadé que la méditation était bien pour tout le monde, sauf pour moi ! Je n’arrivais à rien et plus je chercher à me calmer, plus mon mental faisait des siennes : “on y va, regardes les autres, ils y arrivent et pas toi; tu vas devenir fou…”.

Jusqu’a ce que je vois le professeur S N Goenka à l’écran pour la leçon du soir.
Il a commencé son discours : “le premier jour est un jour difficile, très difficile…” Puis, il a décrit très précisément et avec beaucoup d’humour, le combat que je m’étais livré à moi-même durant cette folle journée. Son grand sourire et son calme m’ont instantanément apaisé et m’on fait comprendre que je n’étais pas fou et que tout allait bien.

Ça m’a réconforté et m’a redonné un peu d’espoir, du moins suffisamment pour tenter une seconde journée.

Le second jour : j’entends le “Gonnnnnng” du levé. Il est 4h du matin. J’ouvre les yeux pleins d’enthousiasme, impatient d’aller à la méditation de 4h30 !

À 5h00, je n’en pouvais déjà plus. Impossible de rester éveillé. Je piquais du nez à m’en briser la nuque. Encore une heure avant le prochain “Goung”. Courage, inspire, expire, inspire, expire… concentre-toi, ne pense à rien d’autre…

Durant toute la journée, j’avais l’impression d’être dans une montage russe. Pendant quelque temps, je pensais être le plus chanceux du monde, et le suivant j’hésitais à plier bagage ! C’était infernal.

Le 3e jour, je commençais enfin à m’apaiser. Je ne pensais plus, je m’étais transformé en une machine… inspiration, expiration, insp… “Goung”… Inspiration, expiration, inspiration, exp… “Goung »

J’avais été plus fort que mon mental. Comme un animal sauvage que j’avais réussi à apprivoiser. Je pense que j’étais juste épuisé, à bout de force.

Un constant flux de pensées essayait toujours de me distraire, cela n’avait pas changé. Mais maintenant, j’arrivais à me rendre compte du moment où je décrochais, et j’arrivais à peu près, à me focaliser de nouveau sur la respiration. Je prenais conscience qu’un certain schéma mental se répétait encore et encore.

C’est comme si mon mental était vexé que je l’ignore – et un peu comme un enfant qui essayerait toujours d’en faire plus pour trouver les limites et capter l’attention – il essayait de me faire craquer. Il me faisait penser à des choses de plus en plus sérieuses jusqu’à ce que je décroche : “je pourrais refaire la cuisine de cette façon”… retour à la respiration… “N’ait je pas honte de manger de la chair animale et de faire souffrir tant de bêtes”… … … retour à la respiration… “tu aurais dû être plus proche de ton père avant qu’il décède”… Whaooo, on se calme là !

Pour moi, c’est ce phénomène qui a rendu le séjour si difficile : affronter ses souvenirs et les choses qui nous tourmentent est loin d’être simple… et votre mental le sait bien.

Une autre explication à ce phénomène peut être trouvée si l’on compare notre mental à une eau trouble. En laissant reposer cette eau, la vase se dépose au fond et l’eau devient plus claire. Et c’est seulement à ce moment-là qu’on peut voir au travers et observer le fond de l’eau, le fond de nos pensées.

Le 4e jour, commence enfin la technique de méditation Vipassana à proprement parler qui se focalise non pas sur la respiration, mais sur les sensations du corps.
Les jours d’avant n’étaient – en fait – qu’un préparatif. Super !

La théorie derrière cette technique est très simple : chaque maux (que ce soit un problème d’enfance, ou le voisin qui nous a mal parlé il y a quelques jours) est traduit physiquement par une sensation.
Ainsi, l’exercice consiste à observer le corps, partie par partie, pour analyser chacune des sensations – agréable ou désagréable – et d’y rester équanime. C’est-à-dire, les observer sans porter de jugements, pour les comprendre et les apaiser petit à petit.

C’est là que le travail de purification de l’esprit commence, comme si l’on voulait enlever la vase au fond du bassin. Pendant un temps, ça rend l’eau encore plus trouble, le mental encore plus agité, pour enfin le purifier.
Je m’en suis aperçu après quelques heures de méditation, alors que je marchais dans le parc pour essayer de ne pas vomir. Le soir, impossible de dormir : j’avais la sensation que mon lit bougeait comme si un tremblement de terre avait lieu. Un séisme intérieur de force 7.

Cette pratique construit peu à peu notre faculté à être présent et de voir les choses comme elles sont.
Je me rappelle très bien cette sensation incroyable qui m’est apparue vers le 8e jour alors que je marchais dans le parc calmement. Les oiseaux chantaient doucement et il pleuvait légèrement. Pour la première fois, je me suis senti entièrement présent, libre de toute pensée, de tout jugement. Je me sentais incroyablement apaisé. J’avais froid, mais cela ne se traduisait pas en sensation désagréable. Je ne pensais à rien, j’observais seulement le petit chemin devant moi, regardant scrupuleusement chaque détail, comme si j’étais tout juste apparu sur la terre, émerveillé.

On peut penser que cet état est second, un peu perché, mais c’est tout justement le contraire.
C’est un état de pleine conscience, où l’on voit les choses comme elles sont, sans subir une déformation par le mental.
Cela m’a fait prendre conscience à quel point on peut avoir une vision brouillée de la réalité, comme si l’on voyait au travers des lunettes du mental, plus ou moins myope suivant les moments.

Imaginez que quelqu’un vous ai fait du tort il y a longtemps. Si vous le revoyez, vous allez vous méfier et penser que cet homme est mauvais. Mais, cet homme a peut-être changé ? Peut-être est-il bon maintenant ?
Pour cela, il faut enlever cette paire de lunettes qui vous déforme la réalité et voir les choses comme elles sont, sans se laisser brouiller par nos jugements et idées préconçues.
Certains diront alors : “Que fais-tu de ton instinct, il est la pour nous protéger, on devrait l’écouter !”. Justement, c’est en se détachant du mental qu’on peut suivre notre instinct. C’est en baissant la musique qu’on peut écouter les murmures.

Carlos Gohn, le directeur de Renault-Nissan, mentionne que le plus gros fléau de l’industrie est que les personnes ne voient pas les problèmes, ou plutôt ne veulent pas voir les problèmes. Par exemple, chez Nissan, il explique que tout le monde avait connaissance de la situation (durant la faïte de 1999), mais chacun jetait la faute sur l’autre sans voir ce qu’il pouvait améliorer chez lui. C’est normal, le mental est prêt à se faire de sacrés films pour se réconforter et penser que tout va bien. Il peut aussi devenir parano et se convaincre que tout va mal dans d’autres situations ! C’est pourquoi il est intéressant de prendre le recul nécessaire pour l’observer et le comprendre. Quoi qu’il en soit, il faut toujours rester septique avec ce qu’il nous dit.

Les montagnes Russes émotionnelles me chamboulaient toujours. Mais lors de ma deuxième retraite, j’ai commencé à comprendre quelle partie de mon mental était à la base de ces montées et descentes. C’est à partir de là que j’ai commencé à pouvoir niveler ces émotions vers quelque chose de plus neutre, en les comprenant et en les ignorant, tout simplement.

Je parvenais parfois à distinguer la peur, de l’égo, et à savoir lesquels des deux pouvaient me pousser à agir ou à fuir certaines situations.

Le 6e jour, s’ajoute la méditation de la “forte détermination” : ne pas bouger, ne serait-ce que le petit doigt, pendant l’heure entière de méditation.

Au début, c’était clairement impossible. La douleur était intenable, j’avais l’impression de me faire fouetter le dos et de me faire tordre les genoux. Le professeur avait beau dire de rester équanime, je ne pouvais m’empêcher de maudire ces douleurs, ou d’ouvrir discrètement un oeil pour voir si la personne à ma droite était toujours vivante.

Après quelque temps, j’arrivais à tenir une heure entière. Mais à la seconde où le “Dounnnng” retentissait, je devais bouger sans perdre une seconde. 3200 secondes, mais pas 3201. Ha, sacré mental 🙂

“Cela va aussi changer”, disait le professeur, “ne vous attachez pas à quelque chose qui va changer, en bien ou en mal. Soyez neutre, observez, simplement observez”

En me levant après chaque méditation et en voyant la douleur disparaitre instantanément, j’ai compris peut à peut que mon mental me faisait encore un petit caprice pour me distraire. Je ne risquais rien physiquement, cette douleur n’était pas justifiée. À partir de là et pendant tout mon deuxième séjour, un combat avec moi même avait pris forme : arrête-moi si tu peux ! J’ai gagné, mon mental a tout de même mis quelques points, mais j’ai gagné 🙂

Ces deux retraites m’ont fait comprendre que notre mental est juste un petit enfant qui a peur, qui est un peu paresseux et qui est parfois insouciant. Apprendre à le connaitre et à l’éduquer – sans trop céder à ses caprices et en prenant le temps de le comprendre – est un travail de toute une vie, mais il en vaut la peine !

Mon petit monstre me fait encore bien des siennes, mais il se calme petit à petit, pour me laisser profiter du moment présent et vivre pleinement. C’est un combat avec soi-même que je conseille à tous. Ne plus être esclave de son mental. Quelle liberté !

Je ne suis pas sûr que ces séjours de l’extrême soient une étape obligatoire pour se mettre à la méditation. Je pratique plus ou moins quotidiennement une vingtaine de minutes, et je suis persuadé que cela peut apporter bien des bénéfices. À son rythme.

Cependant, faire une retraite Vipassana est une sacrée expérience et je la conseille à tout le monde qui souhaite la vivre. Inscrivez-vous sans trop vous poser de questions, et faites le bilan 10 jours plus tard.

On se croisera peut-être dans une de ces retraites, je l’espère !

Joseph

Sleevup !